Entretien de Dominique Albertini, auteur d’une Histoire du Front national

Nous publions aujourd’hui un entretien de Dominique Albertini, co-auteur avec David Doucet d’une Histoire du Front national aujourd’hui rééditée en version poche, pour discuter des permanences et des évolutions du Front national depuis sa création.

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Plusieurs livres traitent déjà de l’histoire du Front national ou, plus largement, de celle de l’extrême-droite après 1945. Pourquoi avoir écrit le vôtre ?

Nous avions tous les deux travaillé sur le Front National pour nos journaux respectifs. Le sujet nous intéressait beaucoup. Nous nous sommes aperçus que des biographies avaient été consacrées à Jean-Marie Le Pen, et des études à l’histoire du parti – mais celles-ci étaient un peu datées. Il nous semblait manquer un livre retraçant cette histoire des débuts à nos jours. Nous avons travaillé en historiens, mais aussi en journalistes, en recueillant de nombreux témoignages. Et en faisant de notre mieux pour rendre ce récit plaisant aux lecteurs.

Le Front national a en partie été créé par d’anciens collaborateurs. À quel point ces liens ont selon vous pesé ?

À l’origine du Front national, il y a deux sources principales. D’une part, le mouvement Ordre nouveau, qui regroupait surtout des jeunes. Leur idéologie restait assez vague, mais c’était des nationalistes radicaux, qui se plaçaient eux-mêmes en opposition à l’extrême-droite des générations précédentes – anciens collaborateurs, partisans de l’Algérie Française… perçus, en gros, comme des ringards. Et pourtant, lorsque qu’Ordre Nouveau a voulu constituer un véritable parti politique – le Front National – il a placé Jean-Marie Le Pen à la tête de celui-ci. Celui-ci et ses amis constituent le deuxième « courant » fondateur du FN. Le Pen était tout jeune homme pendant la guerre : son engagement politique commence avec le poujadisme, dans les années 1950. Il n’a cependant pas rechigné à travailler avec d’anciens collaborateurs – tels Victor Barthélémy, le premier « numéro deux » du parti dans les années 1970.

Ces liens, idéologiques ou personnels, entre le Front national et le pétainisme sont-ils d’actualité aujourd’hui ?

Le Maréchal conserve sans doute quelques fidèles au Front National, mais cette tendance n’a clairement plus le vent en poupe. Son chant du cygne fut l’entrisme mené dans les années 2000 par des militants de l’Œuvre Française, un groupe radical alors dirigé par le patriarche Pierre Sidos. Selon nos sources, plusieurs centaines de leurs militants auraient alors adhéré. Ils se sont notamment engagés en faveur de Bruno Gollnisch lors de la campagne pour la succession de Jean-Marie Le Pen à la tête du parti. Avant d’être largement purgés après la victoire de Marine Le Pen, et de poursuivre leurs activités en périphérie du FN. [Note : Le Front national a cependant proposé à Alexandre Gabriac, une des deux têtes de l’Œuvre Française, de « réétudier son dossier » en échange de sa signature pour l’élection présidentielle de 2012. Amaury Navarranne est, lui, toujours au Front national.] 

En dehors de la question de la présence d’un antisémitisme au sein du FN, il y a celle de la condamnation de l’antisémitisme, que Marine Le Pen formule clairement. Vous expliquez dans votre livre que suite à ses propos sur le point de détail en 1986, Jean-Marie Le Pen a refusé de publier un communiqué rejetant toute forme d’antisémitisme et de racisme.

Jean-Marie Le Pen n’a jamais pu se dédouaner des accusations d’antisémitisme à son encontre, sans doute parce qu’il ne l’a jamais voulu. Il a au contraire entretenu ces soupçons, par goût de la provocation autant que par calcul politique. Là est une différence essentielle entre sa fille et lui, Marine Le Pen se refusant pour sa part à rouvrir le dossier de la Seconde Guerre mondiale, et ayant condamné sans ambiguïté le génocide des juifs. Louis Aliot explique quant à lui que la dédiabolisation ne consiste pas à « être gentil », mais avant tout à laver le FN de tout soupçon d’antisémitisme. Aujourd’hui, le Front national tente même de se présenter comme le meilleur protecteur des juifs de France, contre l’intolérance islamiste.

Rappelons toutefois que, dans les années 1980, Jean-Marie Le Pen avait lui-même cherché à normaliser les relations entre le FN et les juifs. Avant l’affaire du « point de détail », lors d’un voyage aux États-Unis, il avait ainsi rencontré des représentants du Congrès juif mondial. Un voyage en Israël était même en cours de préparation – mais échouera suite à ses propos polémiques sur la Shoah.

Aujourd’hui que l’emprunt du FN à une banque tchéco-russe est en débat, il est intéressant de se replonger dans le passé des financements du FN. Vous abordez notamment dans votre livre les dossiers de la secte Moon et de Gustave Pordea.

Rappelons tout d’abord que le FN n’a pas le monopole des modes de financement « exotiques », surtout pas dans les années 1980. Mais ces deux histoires, c’est vrai, sont particulièrement cocasses.

La secte Moon, pour la resituer, est une « église » coréenne farouchement anticommuniste, qui cherche à cette époque des relais en Europe. C’est son représentant en France, Pierre Ceyrac, qui fait l’intermédiaire avec le parti. Il deviendra même député du FN à l’assemblée en 1986. En retour, le parti aurait bénéficié d’une aide logistique et probablement financière, même si Le Pen le dément. Des membres étrangers de Moon sont en tout cas venus en France pour faire les petites mains dans les campagnes du FN.

Gustave Pordea, lui, était un émigré roumain, présenté comme « consul honoraire de la République de Pologne ». Il sera candidat sur la liste FN aux élections européennes de 1984, et élu. Un an plus tard, le Sunday Times affirmera qu’il s’agit en réalité d’un agent des services secrets roumains, et qu’il a versé 4 millions d’euros au Front national pour figurer sur sa liste.

Vous citez un autre épisode étonnant : pour éviter que Bruno Mégret tente de récupérer les fichiers militants du parti, Jean-Marie Le Pen aurait demandé à sa fille de poser des tireurs d’élite sur le toit du siège du parti… ce qu’elle est allée négocier avec le chef des DPS (service de sécurité du FN). Plus généralement, plusieurs polémiques ont impliqué les DPS durant les années 90. Si le FN continue à se servir ponctuellement de mouvement nationalistes ou néo-nazis pour assurer sa sécurité, et si quelques incidents ont encore pu concerner le service de sécurité du FN et des journalistes depuis 2011, le parti s’est en grande partie normalisé sur ce sujet. Peut-on parler une évolution conceptuelle du rapport du FN à la violence ?

Les violences de boulevard constituaient effectivement une part essentielle des activités d’Ordre Nouveau – mais c’est un moment finalement assez bref de l’histoire du FN. Quant au DPS, le service d’ordre « maison » du parti, il s’est en effet souvent caractérisé par ses méthodes musclées. À la fin des années 1990, un rapport parlementaire lui a même été dédié recensant près de 70 incidents ou agressions, dont une bonne partie associée à de la détention d’armes. Beaucoup de membres du DPS étaient d’anciens militaires ou des agents de sécurité. Pour ce qui est de la situation actuelle de ce service, j’en suis peu familier.

Vous montrez aussi dans votre livre que la tentative de crédibilisation du parti n’est pas nouvelle : vous citez par exemple le témoignage, un peu burlesque, de Jacques Bompard sur les simulations de gouvernement que demandait Jean-Marie Le Pen.

Cette anecdote n’exprime pas tant la professionnalisation du parti que l’ego de son chef. La montée en gamme du FN est surtout liée aux années 1990, qui voient le FN faire un gros effort en matière de formation des militants et de production programmatique. Le tout sous la houlette de Bruno Mégret et Carl Lang, respectivement délégué général et secrétaire général du parti. Le premier prête notamment une grande attention au vocabulaire, de façon à rendre le discours du parti plus acceptable. Cette époque est une sorte d’âge d’or pour le Front National, qui dispose alors, pour la première fois de son histoire, d’un appareil digne de ce nom. On comprend alors à quel point la scission de 1999 a été une tragédie pour le parti, provoquant une hémorragie de cadres qualifiés. Marine Le Pen a aujourd’hui repris cet effort de montée en gamme, et tente de retrouver le niveau d’organisation de cette époque.

On retrouve la même obsession du vocabulaire chez Marine Le Pen aujourd’hui.

Le FN est un parti qui se veut ni de droite, ni de gauche. Reprendre des éléments lexicaux issus de la culture de gauche (république, laïcité…) est un moyen de donner corps à ce positionnement. Il permet aussi de semer le trouble chez l’adversaire, contester la « laïcité » s’avérant plus difficile que de condamner la stigmatisation des musulmans.

Pour la parution du livre en format poche, vous avez publié un nouveau chapitre sur l’année écoulée. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les dernières élections municipales et européennes, qui ont vu le FN réaliser les scores que l’on connaît, nous ont semblé justifier une mise à jour. On raconte également les conséquences internes du « bon mot » de Jean-Marie Le Pen sur la « fournée »… S’en était suivi un bureau politique où Marion Maréchal-Le Pen elle-même, pourtant proche de son grand-père, avait pris ses distances avec celui-ci. Président d’honneur du parti et député européen, Le Pen dispose aussi d’un lien privilégié avec les militants. Mais au sein de l’appareil, il semble de plus en plus marginalisé. Par ailleurs, chacune de ses prises de parole représente un danger potentiel pour sa fille – il le sait et sans doute en joue-t-il un peu.

Dominique Albertini et David Doucet, Histoire du Front national, éditions Tallandier, 2014, 376 p.

La rédaction