Le Front national est-il compétent en matière européenne ?

Florian Philippot, tête de liste aux européennes dans l’Est et aujourd’hui eurodéputé, a déclaré à plusieurs reprises lors de la campagne européenne, et trois fois lors de la seule émission du 5 mai sur France Inter, que les élections européennes avaient lieu tous les six ans : il a ainsi parlé, lors de cette émission, des « mêmes promesses tous les six ans », dit qu’il entendait « ce discours-là tous les six ans à chaque élection européenne », et que « vous redites la même chose qu’il y a six ans. Six ans… ». Problème : les élections européennes ont lieu tous les cinq ans depuis leur création, en 1979. Julien Rochedy, qui était à ce moment président du Front national de la jeunesse, a lui-même parlé des élections européennes de 2008 (au lieu de 2009) le lendemain, au cours d’un entretien donné à l’École Supérieure de Journalisme de Paris. Peut-être faut-il prévenir le Front national que leurs mandats européens ne durent que cinq ans.

louis-aliot-presidents-contre-franceLors d’un débat sur Public Sénat le 14 octobre 2014, Louis Aliot affirme, lui, que « pendant que la commission demande à la France de respecter sa parole, l’Europe, elle, est en déficit de pratiquement 300 milliards, mais elle apparemment a le droit d’avoir un déficit, mais elle le reproche aux États. Elle n’est pas capable elle de gérer son propre budget, mais elle va demander aux États souverains de le faire. » Problème : le budget de l’UE est de 135,5 milliards pour 2014. Ce qui donne, en suivant le calcul de Louis Aliot, des recettes négatives de – 164,5 milliards ! On comprend mieux le scandale qu’est, pour le Front national, la contribution de la France à l’Europe. Le budget de l’UE est, en réalité, en équilibre.

Marine Le Pen a affirmé à plusieurs reprises que « 80% des lois françaises sont l’application de directives européennes ». Cette affirmation est répandue au Front national : elle se retrouve, par exemple, dans le livre de Louis Aliot, Des présidents contre la France (p111). Il est évidemment difficile d’établir une telle statistique : toutes les lois n’ont pas la même importance, et il est aussi possible de traduire les lois ou directives communautaires en décrets. Cependant, l’institut Notre Europe estime que 15% des lois votées entre 1978 et 2007 sont issues des normes européennes. D’autres enquêtes, citées dans un article de France Info, obtiennent des résultats proches. S’il faut distinguer le stock de lois existant des lois nouvellement adoptées, la plupart des études donnent des chiffres du même ordre.

Marine Le Pen a déclaré, le 14 avril 2014, sur Radio Classique – LCI, que « la France a aujourd’hui moins de pouvoir que n’en a un état des États-Unis ». Louis Aliot ne dit pas autre chose dans son livre Des présidents contre la France (p110) : « Plus la construction française avance et plus le président Français s’apparente à un vague gouverneur de province à l’Américaine, les pouvoirs en moins. » C’est tout simplement faux : il suffit de comparer les budgets respectifs pour comprendre que les prérogatives de la France sont bien plus nombreuses. L’armée et la diplomatie restent ainsi du domaine exclusif de l’État ; la souveraineté nationale en matière de politique économique, d’institutions politiques, de justice, est aussi supérieure à celle des états américains. Il n’existe pas non plus d’imposition au niveau européen.

De même, si l’on peut remettre en cause la surveillance budgétaire telle qu’elle existe dans la zone Euro, il est erroné de dire, comme Florian Philippot, que l’Union européenne a mis « sous tutelle » la France, et qu’elle peut en rejeter le budget.

Marine Le Pen semble aussi ignorer la différence entre le Conseil européen, organe décisionnel de l’UE où se regroupent les chefs d’État et de gouvernement des 27 pays membres, et le Conseil de l’Europe, organisation non-liée à l’UE et qui défend les droits de l’homme et la démocratie : elle a confondu les deux organisations lors de l’émission « Paroles de candidat » du 5 mars 2012, déclarant que « le président du FPÖ, le parti qui m’invitait, M. Graf, pas le président, mais Martin Graf il est co-président de l’assemblée autrichienne et il est reçu au Conseil européen de manière régulière ».

La présidente du FN n’hésite pas non plus à dire que l’INSEE « ment » sur les chiffres de l’inflation depuis l’entrée dans l’euro, tout en défendant le principe d’une dévaluation qui a pour but et effet… de provoquer une poussée d’inflation.

Dans le magazine « Capital » sur M6, le dimanche 5 février 2012, Marine Le Pen avait déclaré déclaré que « l’indemnité de parlementaire européen est de 5200 euros net ». Le site www.vigie2012.eu (aujourd’hui fermé), qui avait aussi relevé la confusion de Marine Le Pen sur le Conseil de l’Europe, rappelait qu’en 2011, un député européen gagnait 7956,87 euros avant imposition, pour un salaire mensuel net de 6200 euros. En tant que député européen, Marine Le Pen pouvait-elle l’ignorer ? Le même site soulignait des exagérations sur les « retraites dorées […] au niveau des hauts fonctionnaires européens » (« Paroles de candidat », 5 mars 2012) : leurs conditions de traitements sont, en vérité, comparables à celles des fonctionnaires français de même statut.

Cette méconnaissance du fonctionnement de l’Europe et de ses institutions est peut-être dû à l’absentéisme des députés frontistes au Parlement européen, qui a souvent été pointé du doigt.

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen avaient aussi répandu des contrevérités sur l’ouverture des frontières à la Roumanie et à la Bulgarie au 1er janvier 2014 : ces deux pays n’ont pas rejoint l’espace Schengen. D’autres personnalités politiques avaient repris ce discours.

Le conseiller en questions internationales du Front National et tête de liste aux Européennes en Île-de-France, Aymeric Chauprade, se dit lui opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Il a cependant confondu, dans l’un de ses tracts, le drapeau de la Turquie avec celui de la Tunisie.

Le Front national semble aussi méconnaître ses ennemis politiques européens.

En avril 2013, Marine Le Pen avait ainsi apporté son soutien à Beppe Grillo. Celui-ci ayant finalement préféré le groupe du UKIP, il est devenu, pour Florian Philippot, un « clown italien » (25 juin 2014, RFI), Marion-Maréchal Le Pen parlant même d’un « Beppe Grillo connu pour ses saillies antisémites » (25 juin 14, BFMTV). Est-ce à dire que le Front national envisageait de s’allier avec une personnalité connue pour « ses saillies antisémites » ?

Le lendemain des élections européennes, Florian Philippot, en réponse au ministre britannique des affaires étrangères de l’époque, William Hague, qui avait évoqué une « inquiétude » au sujet des résultats des mouvements populistes, a affirmé sur iTélé : « oui, mais ces gens-là font partie de la caste au pouvoir si vous voulez, l’oligarchie qui ne veut jamais rien bouger, jamais rien changer, qui considèrent que l’Europe c’est une religion, un dogme, avec ses grands prêtres, son credo et sa doxa. Nous, nous considérons profondément l’inverse. » William Hague est en réalité plutôt un eurosceptique : c’est ainsi que le présentent, par exemple, Le Monde, La Croix, Le Parisien et Paris Match. William Hague s’était levé contre l’éventualité d’un Président européen, même britannique (Tony Blair était alors envisagé). À la tête des conservateurs britanniques en 2001, il avait mené une campagne considérée assez dure contre l’Europe. Comme le remarque Guillaume Erner, la critique de l’élite, comme si celle-ci formait un tout, est une habitude du Front national.

On peut vouloir réformer l’Europe en profondeur, ou même en sortir, et comprendre que le Front national possède de sérieuses absences sur ces sujets. Jacques Sapir, principal économiste français à défendre la sortie de l’euro, déclare ainsi que le programme économique du FN à la présidentielle ne prend pas « la mesure de ce que signifie une sortie de la zone euro » en « [mettant] l’accent sur la préparation des pièces et des billets » : il parle même de « folie furieuse » pour la référence à un étalon métallique.

La rédaction